L'amour et les forêts

Le nouveau roman d’Eric Reinhardt, paru à la rentrée littéraire de l’automne 2014, est décrit par les critiques comme un « Madame Bovary » moderne.

Il s’agit du destin d’une femme: Bénédicte Ombredanne. À la surface c’est une vie comme une autre, mais la complexité de la psychologie de cette femme et ses tentatives d’émancipation révèlent des aspects terrifiants. Méprisée par son mari Bénédicte essaie, sans réussir, de se libérer. Elle attend une vie qui ne lui arrivera jamais. Son mari la pousse finalement jusqu’à la mort. Bénédicte développe un cancer incurable.  Son mari, qui l’a harcelée moralement pendant toute leur vie commune, enterre sa femme sans aucune affection. C’est affreux, une tragédie totale.

Mais Eric Reinhardt rajoute un dernier chapitre à son histoire, un chapitre d’espoir, un chapitre d’ouverture vers une fin moins cruelle.

Bénédicte revoit son amant, Christian, qu’elle n’a vu qu’une seule fois auparavant. Mais elle ne veut pas lui parler du futur, car si elle prononce les mots -  qu’elle va mourir - elle révélerait son grand secret et elle définirait le futur comme quelque chose à laquelle elle ne pourrait pas échapper. Elle le définirait comme déjà existant dans le présent. Par la parole elle peut ainsi décider de déterminer les choses, son destin. Le dire l’amènerait à son avenir atroce. Mais elle décide de ne rien dire. Bénédicte décide de contempler les arbres dans la forêt où elle se balade avec Christian. C’est l’amour et les forêts et les futurs sont contingents.

C’est ainsi par la parole qu’on arrive à définir ce qui est arrivé et ce qui arrivera. Le passé devient concret, demeure, continue à exister par notre parole. Et de même pour le futur. En conséquence, si Bénédicte dit qu’elle va mourir elle se livre automatiquement à son destin, car même si son futur n’est pas encore réalisé, il existe dans ses mots. C’est une promesse.

C’est dans les mots que le temps se construit, prend sa forme linéaire. C’est dans la narration qu’on détermine le passé, le présent et le futur. Mais sans la narration, sans le dire, le temps reste pour nous indéfini. Le temps n’existe pas dans sa forme linéaire.

De plus, quand l’auteur de «L’amour et les forêts » écrit ce dernier chapitre où Bénédicte refuse de dire son futur,  il rajoute une couche du possible à ce qu’on croyait déjà définit, déjà dit, c’est-à-dire le destin de Bénédicte. En effet, non seulement les mots définissent le temps en termes du passé, présent et futur. Les mots ont aussi la force de briser cette structure linéaire et nous montrer ce qui est, peut-être, notre réalité: indéfinie. Et c’est alors ce qui se passe quand Eric Reinhardt rajoute ces dernières pages à son livre, à une histoire qu’on croyait achevée dans sa linéarité affreuse.

Lisa Gummesson