Du plus loin de l'oubli

Les livres de Patrick Modiano, lauréat du prix Nobel en 2014, sont souvent une méditation sur le temps. « Du plus loin de l’oubli » est le titre d’un de ses romans traitant ce thème.

Dans ce livre le personnage principal raconte son expérience forte et intense d’une rencontre brève avec deux amis : Jacqueline et Van Bever. Après quelques mois d’amitié leurs chemins se séparent. Mais Jacqueline reste présente dans la mémoire du protagoniste, tandis que les événements suivants de sa vie, qui sont pour lui insignifiants et diffus, tombent dans l’oubli :
“De cette morne succession de jours, les seuls qui se détachent encore, c’était ceux où j’avais connu Jacqueline et Van Bever. Pourquoi cet épisode plutôt qu’un autre? Peut-être parce qu’il est demeuré en suspens.”

Cette période dans la vie du personnage principal est demeurée en suspens. Il s’agit d’une histoire inachevée. Et pour cette raison elle est impossible à oublier. Jacqueline continue à vivre dans l’imaginaire du protagoniste, dans ses rêves. Sa conscience, ou son inconscience, cherche une suite possible de cette rencontre beaucoup trop brève.
Les événements inaccomplis continuent à exister dans sa conscience comme des souvenirs ou des imaginations jusqu’au moment où ils se remettent dans le monde réel. C’est alors ce qui se passe quand le protagoniste revoit Jacqueline quinze ans après :
“Le temps s’était arrêté. Ou plutôt il est revenu à l’heure que marquaient les aiguilles du café Dante, le soir où nous nous étions retrouvés là-bas, juste avant la fermeture.”

Cette histoire inachevée retrouve une nouvelle attache dans la réalité, elle sort de l’imaginaire, quitte son existence dans la conscience, pour exister de nouveau dans le monde réel. Le temps fait une boucle. Les événements ne sont plus en suspens, mais reprennent où ils se sont arrêtés. Et même si quinze ans se sont passés, le temps reprend enfin son fil linéaire.
C’est ce qui se passe souvent quand on retrouve un bon ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps; on reprend où on s’est arrêté la dernière fois, on continue le fil du temps que nous avons en commun. Il y a ainsi plusieurs couches dans notre temps vécu. Une couche pour chaque rencontre, pour chaque événement, pour chaque histoire de nos vies. L’espace temporel est rempli des fils du temps, de fils qui sont en suspens ou en route.
Tant que le temps est un temps vécu il y a toujours une pluralité des temporalités possibles, une multiplicité des fils linéaires contingents. Ces fils peuvent aussi nous amener à l’infini, car si le protagoniste de « Du plus loin de l’oubli » n’avait jamais revu Jacqueline, leur temps commun demeurait en suspens pour toujours et il passerait à l’éternité, à un monde éternel où se rassemblent toutes ces histoires pour toujours inaccomplies.

Lisa Gummesson